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Témoignage d'Émilie

« J’ai 33 ans et je souhaite témoigner du harcèlement que j’ai connu de la fin du primaire au milieu du lycée. Le harcèlement que j’ai subi a réellement commencé en CM2, malgré quelques signes avant coureurs les années précédentes. À ce moment il se traduisait par des qualificatifs violents et quotidiens dus au fait que je n’avais pas la même manière de penser, les mêmes préoccupations ou le même langage plus mâture que les autres élèves. Cela a entraîné un décalage et une mise à l’écart. Certains élèves, meneurs de la classe, m’appelait le cafard (par exemple) ou chantaient des chansons en ajoutant aux paroles des jeux de mots très péjoratifs avec mon prénom. Ils chantaient cela en boucle dans le car quand nous partions en sortie, en voyage scolaire, qui voulait paraître cool, a participé à la dynamique de groupe, à fait un jeu de mot très rabaissant au moment où il m’a installé pour la photo de classe. Cela m’a marqué jusqu’à l’âge adulte. Aucun professeur n’est intervenu pour dire que cela n’était pas normal, chacun riant de bon coeur. 

Les choses ont pris une nouvelle tournure au collège car les élèves concernés avaient pris une certaine confiance. Aux mots, se sont ajoutés les gestes : crachats, sac à dos jetés sur moi sur haut de l’escalier lorsque nous montions en cours, coups dans le sac à dos… J’étais une élève très effacée qui ne résistait pas. Un jour, alors que moi et mes deux amis étions assis dans la cours, une autre élève qui avait l’habitude d’être violente est venue vers moi et s’est moquée de mes chaussures qui  n’étaient pas des baskets. Pour la première fois de ma vie j’ai répondu à sa remarque, s’en ai suivi des coups violents dans le ventre. L’un de mes amis est allé voir le surveillant, mais comme il s’entendait bien avec l’élève en question, il a dit que certes ce n’était pas normal mais que j’avais eu tort de lui répondre et que sa  réaction était en partie compréhensible. 

L’élève concernée n’a rien eu, et a même accentué son harcèlement ensuite car nous avions osé parler. 

Les années de collège se sont passées ainsi, sans que personne n’intervienne ou ne me demande comment j’allais. Cela avait également des conséquences à l’extérieur du milieu scolaire. Ayant totalement perdu confiance en moi, j’avais honte et me cachait autant que possible dès que je croisais un groupe de jeunes de mon âge. J’étais persuadée d’être laide et que tout le monde me regardait et se moquait de moi. Chaque sortie était un calvaire. 

Au lycée, dès la seconde, je me suis retrouvée dans une classe très élitiste, scientifique, car j’étais dans les meilleurs élèves au collège. Mais cela ne me correspondait pas, et j’avais des notes assez faibles. Malgré le fait d’avoir la moyenne, j’étais la dernière de ma classe et le harcèlement et la mise à l’écart ont repris de plus belle, accentués par l’attitude des professeurs qui me rabaissaient devant tout le monde. Là encore je ne disais rien. J’ai commencé à développer une phobie scolaire, il m’est devenu impossible de parler à l’oral, j’étais complètement paralysée. J’ai également développé des troubles alimentaires, je vomissais quand le stress était trop important (ce qui a duré jusqu’aux premières années de fac sans que personne ne sache rien). On leur a également dit que j’étais anorexique car j’étais très mince, mais les mots employés n’étaient pas les bons. Je pensais alors avoir leur soutien, mais face aux enseignants qui disaient que je ne faisais pas d’efforts, que la classe était très sympathique et bienveillante et qu’il n’y avait que moi qui posait problème, il n’y a pas eu de résistance. Ni les enseignants, ni le CPE, n’ont accordé d’importance à mes paroles, j’étais juste une élève étrange, hors du groupe et qui avait de mauvais résultats. En réalité les enseignants, par leurs remarques en publics et leur attitude, participaient eux-mêmes au harcèlement. J’ai également pensé au suicide, sans aller au bout. J’ai fini par m’en sortir simplement grâce à une grande force intérieure, et en analysant mieux les dynamiques relationnelles des personnes de mon âge, ce qui m’a permis d’intégrer un groupe d’amis en terminale. Je suis devenue un caméléon, je me suis adaptée aux attentes des autres. Mais là encore, par habitude ou par peur de perdre mes amis, j’acceptais certaines remarques ou comportements qui étaient inacceptables. Ce n’est qu’à l’âge adulte que j’ai réellement pris confiance en moi, que j’ai eu de l’estime pour moi-même et que j’ai pu tirer un trait sur tout cela. 

Je suis devenue enseignante dans le secondaire et j’ai pris conscience que le système n’avait pas du tout changé. Les enseignants n’avaient aucune formation, pas même une conférence ou un cours sur le harcèlement scolaire. La direction continuait à minimiser les cas de harcèlement. 

Ayant changé de travail depuis, mais étant aujourd’hui maman, j’ai pu là encore constater des dysfonctionnements ou une attitude inadaptée du milieu scolaire. En septembre 2023, à l’entrée du CP de ma fille la directrice est passée dans la classe. Au lieu de sensibiliser les parents à la question du harcèlement, elle a indiqué directement qu’il fallait faire attention à ne pas en voir partout et que le harcèlement devait avoir lieu tous les jours, de manière très répétée pour être qualifié ainsi, ce qui est totalement faux car cela peut être fréquent sans avoir lieu tous les jours. De quoi décourager un bon nombre de parents d’élèves de parler et de prendre conscience du problème. »

Merci à Emilie pour son témoignage